INTRODUCTION

Durant ces cinq années d’études à l’école des beaux-Arts de Grenoble, entre 1982 et 1987,  j’ai beaucoup questionné la notion statutaire de l’artiste contemporain. Le fond de la question était de savoir quel sens pouvait bien recouvrir la fonction « d’artiste ».

Artistiquement j’ai soutenu l’idée que je pouvais m’emparer d’un objet et le transformer sensiblement en sujet politique en le dotant d’un puissant levier heuristique. J’étais une interface, un instrument de distorsion. J’incarnais une sorte de corps intermédiaire capable, à travers l’exercice d’une maïeutique silencieuse et personnelle, de restituer au public une représentation disruptive, critique et non moins pertinente du monde.

Si ces principes déterminaient ma trajectoire, mon cadre de travail, ils ne répondaient pas à la question de la fonction mais juste à la façon de me mettre en pratique, la façon dont j’entendais l’aborder. Le nature de l’activité artistique, sa fonction, restait suspendue à un exercice mal défini qui enfermait systématiquement l’individu et son travail dans un rapport étroit avec son secteur d’activité… C’était pratique, efficace, mais fondamentalement insatisfaisant. Le sentiment que la fonction artiste puisse se suffire à elle-même et m’enfermer dans un espace économique et critique convenu et trop étroit m’a longtemps indisposé.

Deux évènements ont contribué à enrichir ma réflexion et la suite de mon travail.

  • Le premier se déroule au mois de novembre 1987, lorsqu’à peine diplômé de l’école des Beaux-Arts, à peine « artiste », je suis fiché à l’issue d’une garde à vue. C’est une expérience dont je tire une réflexion et un exercice intitulée : « Hommage à Monsieur Sausser ».
  • Le second événement vient un an plus tard lorsque je suis convié par Thierry Raspail et Odile Plassard à participer à l’exposition Nouveaux Francs à l’ELACBart de Baere, alors Conservateur du Museum Van Hedendaagse Kunst de Gand, participe au catalogue et écrit à mon propos (et non pas à propos de mon travail) :

– Le contre point [aux autres artistes présents dans cette exposition] était inévitable, et c’est Grenoble même qui le fournit, Jacques Farine a dû se sentir mal à l’aise à l’École des Beaux-Arts de cette ville. Son espace vital est celui d’une personne qui oublie l’ordre parce que ses préoccupations se situent toujours ailleurs. On est tout à fait en droit de se demander s’il a déjà fait des œuvres (ce qui n’est pas une remarque négative). C’est un obstiné qui entend demeurer fidèle à ses propres options dans tous les domaines et à qui les exemples actuels sont si étrangers qu’il ne peut que tâtonner patiemment. Une personne n’ayant toujours pas décidé SI c’est son désir d’être artiste plasticien. Une personne qui remet la pratique en question qui recherche d’autres formes en hésitant. La matérialité subsiste et bouillonne dans les choses qu’il a faites, et son penchant pour diverses disciplines le conduira peut-être à d’autres significations que les significations courantes.

(Bart De Baere – In Catalogue Nouveaux Francs – ELAC – Lyon 1988)

Rétrospectivement, je relis cette observation de Bart De Baere avec plaisir et un petit sourire en coin. Elle me porte. Elle contribue depuis longtemps à me convaincre que ma fonction « d’artiste » ne pouvait se satisfaire d’elle-même et s’enfermer dans un espace économique et critique convenu et trop étroit pour pouvoir embrasser l’ensemble des sujets qui font sociétés. Je le vérifie encore aujourd’hui.

Je me devais d’envisager mon environnement autrement que comme témoin plus ou moins inspiré par les objets qui le compose, je me devais de considérer les secteurs économiques voisins constituants les domaines extra-culturels comme autant de sujets à pratiquer pour embrasser la création. L’opportunité de participer à des missions de réflexions à propos de sujets de transformation me permet à partir des années 2000 d’aborder simultanément, et dans une parfaite transversalité, des préoccupations singulières tel que le risque social et politique, la soutenabilité économique, la notion des communs, l’usages que nous faisons des territoires, l’intention comme facteur déterminant en toute chose à venir… établissant ainsi dans mes travaux artistiques des liens profonds et subtils entre l’ art et le documentaire, entre le monde rêvé et la part du diable, entre la paysage et le territoire…