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UNE AUTRE CONCEPTION DE L’UNITÉ TERRITORIALE

Dans le cadre de nos activités au sein de l’Agence Circomplexe, nous travaillons sur différents sujets de projet d’innovation sur l’indispensable adaptation des territoires face aux risques climatiques et aux tensions assurantielles. Nos échanges enrichissent nos objectifs, ouvrent des perspectives et génèrent des associations d’idées. Voici le fil de mes pensées…

Les deux premiers sujets sont ceux de l’administration par bassin versant – comme espace-territoire naturellement adapté à une gestion raisonnable des usages et de l’exploitation de ses ressources – et celui de la reconnaissance d’un statut juridique des entités naturelles. Par corrélation, ces deux sujets en ont inspiré d’autres. Un sujet identitaire d’abord,  convoquant notamment les notions d’attachements aux territoires (historiques, économiques et sociales – interrogeant aussi au passage celui de l’ancrage territorial et de la légitimité de la représentation), et enfin un quatrième sujet, émergeant en toute logique des trois précédents, la notion de Biens communs.

BASSIN VERSANT

La gestion de nos territoires repose sur une stratification administrative complexe héritée d’un empilement historique de codes, de normes et de directives issues d’un long processus d’évolution de nos usages et de nos modes de vie. Un nombre important d’acteurs et d’organisations, élus ou nommés, plus ou moins représentatifs, dotés de pouvoirs et de prérogatives parfois diamétralement opposées, recouvrent, supervisent et gèrent de vastes espaces géographiques imparfaitement superposés.

La complexité de ce maillage, la diversité des nombreuses raisons d’être et modèles économiques qui motivent leur existence, les postures totalement antithétiques et les résistances qu’elle induisent parfois aboutissent à une inefficacité là où précisément l’urgence et la gravité de la situation nécessiteraient une grande agilité opérationnelle.

Nous nous devons donc de questionner convenablement ce que recouvre le concept « d’unité territoriale » en y intégrant simultanément à la fois sa nature profonde et à la fois celles du collectif humain qu’elle accueille.

L’inventaire des ressources cynégétique et sylvatique, la nature et l’étendue des sols, leurs surfaces et leurs profondeurs, les reliefs, les spécificités géologiques, les volumes et la qualité des ressources en eau, les variables saisonnières, les spécificités climatiques et les phénomènes météorologiques participent à définir la singularité d’un territoire. Elles déterminent aussi les formes et les limites de leur exploitation et par conséquent sa capacité à accueillir une population humaine et à satisfaire ses besoins.

Ce n’est qu’à partir d’une unité de mesure géographique raisonnable (sinon immuable) qui nous permet de disposer d’une vision élargie des enjeux et des ressources, qu’une gestion territoriale pérenne pourra être envisagée.

L’exercice concernant la définition de l’unité territoriale pose la question de l’incidence de la formalisation de l’équation sur le résultat. Pour être efficiente et pleinement opérationnelle, l’unité requise doit être en mesure de se défaire des contingences liées à la nature de la population humaine existante pour ne se reposer que sur ses capacités d’accueil. En d’autres termes, dans le cadre de l’application d’une politique de vie au regard d’un territoire, l’équation n’est plus de savoir comment exploiter celui-ci pour permettre à une population en perpétuelle augmentation et aux besoins exponentiels de subvenir à ses besoins, mais de définir ses limites d’accueil d’une population donnée au regard de ses ressources et de ses capacités.

Cette unité territoriale permettant d’évaluer en temps réel la nature, la quantité et la qualité des ressources disponibles sans omettre aucun espace et en prenant en compte les variations saisonnières et climatiques, existe naturellement, c’est celle du bassin versant.

Dans un processus structuré, l’organisation administrative par une succession de bassins versants de dimension humaine s’impose raisonnablement. C’est une approche écosystémique qui interroge l’exploitation, les usages et la gestion collective d’un ensemble d’unités territoriales successives et naturellement associées tout en obligeant à une prise de conscience globale.

D’un point de vue administratif il existe des moyens d’éprouver de tels processus soit en convoquant des exemples de gestion sanctuarisés (parc naturel, espace protégé…) soit en travaillant sur la base d’approches juridiques innovantes qui permettent d’expérimenter de nouvelles formes d’approches de gestions territoriales.

C’est le second sujet, celui-ci de l’attribution d’une entité juridique à un espace naturel.

DROITS DE LA NATURE

 » Les droits de la Nature proposent un changement de paradigme, en déplaçant le point de vue du droit de la propriété vers le droit d’usage, et en reconnaissant l’interdépendance des humains et des autres êtres vivants. (…) L’attribution de la personnalité juridique à certains milieux de vie (cours d’eau, montagnes ou écosystèmes spécifiques) permet de traduire institutionnellement cette vision et de créer des mécanismes de représentation et d’action collective « . Laurence Roques – Avocate, responsable du groupe de travail «Droit de l’environnement » du Conseil national des barreaux (CNB)

La question de « la place de l’Homme », en tant que partie prenante et constituante de la personnalité juridique d’un milieu de vie est déterminante. Octroyer une personnalité juridique à un espace naturel n’est pas le doter d’un organisme de tutelle mais créer une double entité physique et immatérielle à l’articulation desquelles l’humain se doit de prendre et d’assumer toute sa place.

  • Physiquement, circonscrite et indivisible, elle englobe l’ensemble des éléments, inertes ou vivants, qui compose son écosystème et constitue ses ressources.
  • De façon immatérielle, elle accueille les manifestations du vivant émanant de ses éléments endogènes et procédant à son développement et à son épanouissement.

À l’articulation de cette double entité, il incombe au collectif humain comme partie prenante et constituante de cet écosystème singulier, d’endosser les responsabilités qui lui revient afin d’en garantir les droits qu’il lui a reconnu et d’en assumer les devoirs dans le cadre des usages qu’il en fait.

 » Ces droits permettent de concevoir la Terre et ses ressources comme des biens communs, dont la protection relève de tous, et non comme des objets exclusivement exploités par l’homme ».Laurence Roques – Avocate, responsable du groupe de travail «Droit de l’environnement » du Conseil national des barreaux (CNB)

Travailler sur un territoire doté d’un statut juridique présente des intérêts et des atouts majeurs :

  • Il oblige à envisager des solutions d’aménagements pérennes et rationnels aux regards des besoins et du droit attaché à chaque espace naturel,
  • Il permet de se dégager d’une partie des contingences de règlementations obsolètes,
  • Il interroge les modalités de la représentation citoyenne et réinvestit le sujet du pouvoir collégial.

ÊTRE D’ICI

Le sujet de la représentation citoyenne questionne en partie la gestion collective et détermine de façon sous-jacente la nature de la communauté à laquelle nous nous adressons[1].

Il convient donc, au regard de la pluralité des lieux de vie, des cultures et de pratiques sociales, de dépasser le principe d’une approche « par typologie d’habitant » pour aborder une définition à la fois plus élargie, plurielle et active du collectif constituant une commune. D’autant qu’au-delà de sa nature même, s’invite également le sujet de la représentativité qui en découle et de ses modes d’exercices. J’en veux pour preuve les débats lors des récentes élections municipales autour de la notion d’appartenance, de représentation et des liens revendiqués avec les territoires.[2]

Longtemps défini par des principes d’attaches historico-territoriales, par des réalités visibles, incarnées par des limites territoriales ou par la nature des pratiques plus ou moins culturelles et/ou folkloriques, l’appartenance, ou plutôt la reconnaissance par l’autre de l’appartenance à une communauté se heurte à des phénomènes de rejets, d’ignorance ou de mépris. Si, sans jamais avoir été totalement uniforme, le corps social est longtemps parvenu à s’incarner dans une forme de collectif identitaire à travers le partage de liens parfois ténus (géographiques, sociaux, culturels…), les modifications profondes intervenues ces dernières décennies dans les modèles économiques, le développement urbain, les usages, la consommation, les mouvements de populations ont profondément bouleversé le « vivre -ensemble ». Cette dilution progressive et cette mutation permanente des liens n’est pas sans effet sur l’ostracisation de certaines populations et participe à l’amplification des tendances communautaristes et à la polarisation politique.

 « Prioriser les habitants des territoires les plus exposés et les personnes morales qui y exercent leur activité », induit de prendre en considération cet état de fait et de l’intégrer comme un préalable à la création nécessaire d’une conscience collective et partagée. Associé à la dynamique induite par les sujets précédents, faire « commun » s’impose donc comme préalable puis comme constitutif de l’adaptation d’une unité territoriale.

LE COMMUN

Les sujets évoqués précédemment peuvent être entendus comme trois éléments préalables et nécessaires pour structurer le processus visant à déterminer une nouvelle unité de gestion territoriale pérenne et efficiente.

S’il semble tout à fait utopique de mettre en œuvre un tel développement au regard des difficultés et des complexités qu’il soulève (administratives, politiques, sociologiques, culturelles…), il est pourtant possible d’envisager ce processus de transformation sous la forme d’une dynamique progressive.

Le principe du bassin versant implique de partir de la source. Partir de l’amont présente l’intérêt d’engager pleinement ses responsabilités en contrôlant l’exploitation des ressources et ses externalités auprès des territoires en aval et leur garantissant des ressources saines et un principe d’intégration solide. Le phénomène de ruissellement prend ici tout son sens, comme une sorte de réforme progressive qui s’étendrait du haut vers le bas, en appliquant ses effets systémiques et en déroulant ses résultats et ses bénéfices des sommets vers les plaines jusqu’aux estuaires.

Administrativement, l’attribution d’une personnalité juridique à un milieu de vie (comme un bassin versant) permet de protéger un territoire mais également par certains aspects, comme par dérogation, de le soustraire à des obligations contrevenantes à sa préservation physique et morale. C’est un cadre juridique opposable qui demande à être mis en œuvre à la fois pour apporter son cadre spécifique mais aussi pour accélérer son déploiement, seule garantie de sa pérennité.

Enfin Être d’ici. Dans un contexte socialement, politiquement et économiquement tendu, il est primordial que l’ensemble des parties prenantes puisse s’emparer des sujets d’adaptation et en faire une cause commune et une action solidaire.

 » Pour mieux définir le principe constitutif d’un collectif en intégrant une dimension démontrant en quoi et comment les formes de socialité peuvent se dispenser d’une simple définition de localité et/ou de mode d’inscription de pratiques de nature « endocratique » pour s’épanouir et se constituer autour d’un projet commun tenant lieu de système d’action ». Marc Augé – Non-lieux Introduction à une anthropologie de la surmodernité – Seuil 1992

OPÉRATIONNELLEMENT

Opérationnellement, cet ensemble est le concept par lequel peut passer la prise de conscience progressive de l’existence d’un Bien commun, l’identification de l’intérêt général comme autant d’éléments constitutifs et fédérateurs, sa reconnaissance comme point d’orgue de l’établissement d’un nouveau projet politique.

 Dans cet objectif, le principe de bassin versant s’impose naturellement comme unité territoriale et donc comme espace de réalisation et de déploiement du projet, le droit des espaces naturels s’inscrit comme son préalable législatif et le collectif comme l’ensemble des acteurs y participants.

« … la crise écologique ne peut être dissociée de la crise sociale et culturelle : restaurer la biodiversité suppose aussi de restaurer le lien entre les individus, les territoires et le vivant « . – François Gauthiez – Directeur de l’appui aux stratégies pour la biodiversité à l’Office Français de la Biodiversité (OFB) – (Actes du colloque Les droits de la Nature – 14 mai 2025 – Paris)

Le projet n’est plus alors de répondre à une nécessité d’adaptation, il prend une autre dimension. L’envisager sous ces trois aspects, en consolidant la notion de territoire, en encadrant sa gestion et en engageant les personnes au sein d’un collectif sensé, il ajoute un fondement qui s’inscrit sur le long terme, garantit sa cohésion et assoit sa raison d’être comme la promesse d’un autre avenir politique possible.


[1] L’un des objectifs du cahier des charges, préalablement élaboré avec l’ensemble des partenaires, qui encadre les activités du LZA, précise : Prioriser les habitants des territoires les plus exposés et les personnes morales qui y exercent leur activité.

[2] « Être d’ici », un argument d’ancrage et non de repli dans la bataille des élections municipales – Camille Bordenet – Le Monde daté du samedi 14 mars 2026.

 

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La raison d’être de ce site Internet

Mon expérience professionnelle dans le domaine des arts plastiques a été portée par le désir de faire sens. Artistiquement j’ai soutenu l’idée que je pouvais m’emparer d’un objet et le transformer sensiblement en sujet politique en le dotant d’un puissant levier heuristique. J’étais une interface, un instrument de distorsion. J’incarnais une sorte de corps intermédiaire capable, à travers l’exercice d’une maïeutique silencieuse et personnelle, de restituer au public une représentation disruptive et pertinente du monde.

Ces dernières années, j’ai régulièrement été amené à évoquer cette période avec mes proches mais aussi auprès de certaines relations professionnelles. J’ai constaté que la réalité de ces travaux plastiques, dont la réalisation s’étalait sur une dizaine d’années, étaient plutôt abstraite, très fragmentée et leurs motivations peu exposées et disponibles. J’ai donc commencé par répertorier mes archives sur cette période et rassembler des croquis, des réflexions, des documents de recherche et d’inspiration, quelques publications… J’ai beaucoup pensé à mes enfants bien sûr, mais c’était moins à travers l’idée du patrimoine ou de l’héritage que pour nourrir le partage d’expériences et d’idées, pour documenter le traitement formel.

Initialement, ce site Internet a été envisagé comme une intime documentation consacrée à des travaux essentiellement réalisés entre 1987 et 1997, comme un espace de partage destiné à rendre mes propos plus accessibles. C’est sa genèse, sa raison d’être.

1997 ?

J’ai rassemblé tout ce dont je disposais pour ordonner cette petite histoire et la mettre en musique. Puis j’ai déroulé rétrospectivement le fil. J’ai refait le chemin à l’envers, presque les yeux fermés, sans regarder la pelote dans le détail, un peu dans l’obscurité, juste entre mes doigts. Je me suis attardé sur quelques articulations, des dates clés, des rencontres aussi. Je n’ai senti ni rupture, ni nœud, à peine parfois une faiblesse dans l’épaisseur. Et je me suis aperçu que si je pouvais situer le début de ma « période plastique » en 1987, date de ma sortie de l’École des Beaux-Arts, la conclure relevait plus d’une décision pratique et arbitraire que d’une réalité tangible. Certes j’avais mis un terme en 1997 à ma production d’objets factuels, mais ma production artistique n’avait pas pour autant disparu. D’une façon ou d’une autre, entre prises de notes, réflexions et essais littéraires, entre photographies et dessins, mon travail de création n’avait jamais cessé.

LE CONSTAT DE LA CONTINUITÉ

Ensuite, j’ai pris conscience qu’un nombre important de thèmes que j’abordais à travers mes travaux plastiques, peu évoqués il y a 30 ans dans le domaine de l’art et dans la société civile, étaient à présents bien installés dans notre quotidien. Aujourd’hui, l’économie, l’environnement, la politique, l’information, la duplication et leurs corolaires ont rejoint la cohorte des enjeux qu’aborde l’Agence Circomplexe et avec lesquels elle compose, chaque jour, aux côtés des décideurs qu’elle accompagne [1].

Mais le plus remarquable a été de constater à quel point j’avais été capable au fil des années d’inviter mon expérience artistique dans mes différentes responsabilités au sein de l’agence. Si le lien entre le domaine de l’art et mes fonctions de Directeur de créations peut sembler naturel – et dans les faits il n’en est rien, c’est a priori plus surprenant et surtout autrement plus délicat et conséquent à propos des missions de conseil.

LE TEMPS, L’ESPACE ET LE GESTE ARTISTIQUE

Lorsqu’à la fin des années 1990, Chloé Coursaget me sollicite pour travailler à ses côtés, son but n’est pas de dévoyer l’artiste mais bien de solliciter ma dimension conceptuelle et mon capital culturel. Cela signifiait pour moi accepter de soumettre mes intuitions créatrices et mes points de vue à l’exercice tangible de l’économie réelle et mon entendement à l’épreuve d’un public qui n’a pas l’allégorie facile. Aborder les enjeux de transformations sociétales, de mutations économiques ou de réglementations, transformer le concept d’entreprise en raison d’être, introduire une dimension morale et culturelle dans un espace initialement voué aux bénéfices n’est pas une figure de style.

Il n’y a pour autant pas de rupture fondamentale ni au regard de mes préoccupations et de mes engagements, ni au regard de l’intention comme moteur déterminant de la posture artistique. Naturellement, on pourra m’opposer que, conditionnés par la destination de l’exercice, mes dispositifs subissent incontestablement une forte altérité dans la forme qui rend a priori mes prestations inéligibles à l’univers de l’art.

Pourtant, cette succession de missions enrichit et précise la nature de la filiation entre mes différentes activités. En se déroulant sur un temps long, elle aborde le lien étroit et souvent indicible existant entre le passé et le présent et au-delà, elle nourrit la réflexion à propos de la définition du champ artistique tel que me l’adressait Jean-Baptiste JOLY [2]:

« Je me demande depuis longtemps comment on articule des intentions formalisées dans un contexte artistique avec un travail non-artistique, surtout quand il s’agit de soi-même et de l’évolution de son rapport au réel. »

Jean-Baptiste utilise le terme d’intention à bon escient. Tout est là, tout est dit.

La forme ne constitue plus un préalable requis pour exister dans le domaine de l’art plastique. Qu’elle soit conditionnée par sa destination ou par son lieu de monstration, elle est par essence provisoire dans le temps et variable dans l’espace. Débarrassée des contingences matérielles, au risque de perdre de sa plasticité, l’intention engage le point de vue et à travers lui, la nature du regard que l’on porte sur l’œuvre et permet à l’artiste de déplacer la notion d’objet vers celle de sujet.

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[1] Mon propos n’est pas ici de prétendre avoir fait preuve d’une clairvoyance particulière. Comme tout le monde j’ai participé énergiquement (et parfois naïvement) à l’anticipation puis au développement de notre humanité comme un vaste dispositif actif nourrissant ses débordements constants. J’ai fait corps avec cette idée selon laquelle je participais à l’élaboration d’un monde durablement perfectible, j’ai chevauché la bête et contribué activement à ce qu’elle est, en bien comme en mal. J’étais juste dans mon temps.

[2]Jean-Baptiste Joly a dirigé l’Akademie Schloss Solitude durant 29 ans, de son inauguration en 1990 jusqu’en 2018. Lire notamment à ce sujet l’article à la suite de l’entretien de JB Joly avec Nikolai B. Forstbauer, chef du département culturel du Stuttgarter Nachrichten, en 2018

LAISSEZ-VOUS RÊVER

Les paysages furtifs

Mon travail photographique relève autant de l’art pictural que de la veille anthropologique.
Il est doté d’une forte intention documentaire (v/s spectaculaire) intégrant les manifestations physiques consécutives à l’exploitation et à l’usage des territoires.
 Le train permet une pénétration profonde et originale de ces derniers.

Il offre un éventail élargi des typologies, urbaines, rurales, résidentielles, industrielles, agricoles, espaces intermédiaires sauvages ou à l’abandon, le tout soumis aux aléas météorologiques et aux externalités dues à l’activité humaine. Par le truchement du déplacement et de la vitesse, le train déploie une image dont on ne parvient pas à prendre réellement la mesure.


Ce phénomène révèle l’existence d’un hors-champ infini et transforme le voyageur en mouvement en observateur statique désirant saisir un paysage mouvant qui en fait est immobile. 
Les caractéristiques de la fenêtre du train (dimension, épaisseur, matérialité translucide, mouvement dans l’espace) créent une porosité entre l’intérieur et l’extérieur.

Par un effet d’interversion continu, le mouvement agit comme une passerelle et crée des allers-retours incessants entre le panorama réel, le paysage naturel, le paysage représenté, comme si chacune de ces perceptions constituait des couches successives et dotait l’image d’une densité et d’une épaisseur.
 Dans l’exercice du faire paysage à partir du train, le cadre comme élément constitutif du paysage n’a pas disparu, il a changé de statut pour se déployer dans l’espace. Il est passé de la délimitation du périmètre de l’image à celui de son volume.


Pour plus de détail
LE CONCEPT DU PAYSAGE FURTIF

– Les photographies de ce projet sont réalisées pour être présentées sous forme de séries.
– Le nombre de photographies par série n’est pas défini.
– Chaque série réunit des prises de vue réalisées lors d’un trajet particulier en train.
– La série est intitulée selon la nomenclature suivante : Mois année – Gare de départ / Gare d’arrivée
– La singularité des photographies est conditionnées par la lumière, le relief, l’aménagement, la saison… chaque série est par conséquent unique et constitue un ensemble original.

La production dans le cadre de ce projet repose sur quelques partis pris techniques.
– Le premier consiste à réaliser mes prises de vue avec un grand angle. En dehors de la dimension spatiale importante qu’il accueille, celui-ci permet d’aller chercher des points de netteté plus profondément, dans la succession des couches de l’image, et de porter le regard sur des motifs lointains, sur le détail de l’horizon.
– Les photographies sont réalisées à l’aide d’un appareil numérique, Leica T, selon un protocole rigoureux et notamment un objectif systématiquement collé au verre de la fenêtre.
– Les photographies publiées ne font l’objet d’aucune intervention en dehors d’un réglage fin destiné à optimiser la lumière et le contraste pour sa publication et son tirage.

– Mes travaux impliquent une approche euristique. Porter l’image par le grain, la matière atmosphérique, la lumière sur les reliefs et les motifs… le choix du noir et blanc s’impose notamment par la volonté de solliciter l’imaginaire du spectateur, de faciliter l’appropriation de l’image en lui permettant de l’investir plus aisément, d’y introduire ses propres attachements.
– Bien qu’essentiellement réalisée en noir et blanc, le projet donne lieu également à la réalisation de prises de vue couleur, quelques-unes sont présentées dans ce document.

– Les photographies présentées ci-dessous sont une sélection hors-série qui vise à donner un aperçu de la diversité des possibles.